• Dernières Nouvelles d'Alsace - Dimanche 14 mai 2000
  • L’invité

    Ronald VIRAG

    Il est reconnu aujourd’hui comme une sommité mondiale dans le traitement des difficultés sexuelles masculines, mais il ne répond pas à l’appellation contestée de sexologue.

    Ronald VIRAG est avant tout un médecin animé par un seul objectif : soigner et réparer, remettre en état de fonctionner.

    Fils d’un émigré hongrois footballeur professionnel au FC Metz, ce chirurgien cardio vasculaire s’est intéressé un jour aux complications d’impuissance dont souffraient les patients atteints du syndrome de René Leriche ( l’obstruction de la partie inférieure de l’aorte).

    Dans ce cadre, il réalise les premières interventions destinées à ramener du sang dans le pénis. Une méthode opératoire porte désormais son nom aux Etats Unis.

     

    Le mécanicien du sexe

    Au cours d’une opération de routine, il découvre, presque par hasard, que l’action de la papavérine injectée directement dans le pénis provoque des érections. C’est le point de départ de toutes les recherches qui conduiront à la mise au point du Viagra.

    Quand le laboratoire américain Pfizer découvre qu’une molécule utilisée contre les insuffisances coronariennes a des effets positifs sur l’érection, il est immédiatement consulté pour une première expertise.

    Il conduit ensuite la première étude européenne avant la commercialisation du médicament.

    Baptisé Viagra, le nom du petit losange bleu — choisi parmi 40 possibilités - présente d’étranges similitude avec celui du cardiologue français.

    Un anagramme presque parfait, qui prive Ronald VIRAG de la liberté d’utiliser son nom pour toute découverte contre une pathologie sexuelle.

    Un procès est en cours. Si Ronald VIRAG le gagne, il créera avec les dédommagements, le premier centre européen contre l’impuissance. Au nom de souffrances qui, à ses oreilles, riment encore trop souvent avec silence.

    Propos recueillis par Olivier PICARD.

     

    EN FINIR AVEC LE REVE DU PHILTRE D’AMOUR

    Le bilan du Viagra est contrasté. Le médicament est loin d’être une panacée. Les dangers de le petite pilule bleue ne sont pas négligeables, mais ils sont minimisés par le fabricant. Le sexe est partout mais on ne peut pas parler d’une nouvelle révolution sexuelle. L’homosexualité n’a pas progressé et le débat sur les " nouveaux comportements sexuels " est artificiel. Les jeunes préfèrent le refuge du couple à l’aventure sexuelle.

    18 mois après le début de la commercialisation du Viagra en France, quel bilan peut-on faire pour la petite pilule bleue ?

    " Il est contrasté. Le médicament a eu incontestablement un impact positif sur l’intérêt de l’opinion vis- à- vis des dysfonctionnements sexuels masculins. Et il y a une augmentation très nette des consultations, en particulier chez les généralistes, pour des problèmes que trop souvent les hommes ont peur d’exprimer devant un médecin. Le revers de la médaille c’est qu’on avait promis un traitement miracle et que ce n’est pas un traitement miracle. A côté de bons résultats, il y a eu aussi de grosses déceptions, des accidents et des incidents . Et pour ceux qui ont échoué avec le Viagra c’est souvent encore plus terrible qu’avant car ils pensent que cette fois leur cas est vraiment désespéré ".

    Le Viagra n’est donc pas universel comme on l’avait pensé, voire annoncé ?

    "  Non. Ce n’est pas une panacée. Il ne fonctionne que dans certains cas et donc demande une évaluation précise de l’état du patient. Le traitement des dysfonctionnements sexuelles n’est pas une pathologie comme les autres parce qu’il est dominé par la crainte de l’échec. Le patient vient chercher un résultat immédiat . entre guillemets, il veut qu’on l’aide à bander. Or, avec le Viagra, c’est tout ou rien, il n’y a pas de demi-mesure. Un médecin ne peut donc se dire ni " pour ", ni " contre " la prescription de ce médicament. C’est une évaluation très humaine qu’il doit faire ".

    Et si on ne s’en tient qu’aux résultats ?…

    "  Si on veut parler chiffres, il n’y a que très peu d’études, et celles qui existent sont presque toutes faites sous le contrôle du laboratoire (Pfizer NDLR) ou sponsorisées par elles. Mais les quelques enquêtes indépendantes dont nous disposons montrent que les patients qui réagissent le mieux sont ceux qui ont des atteintes organiques modérées, sans trop d’anxiété, et avec un potentiel érectile conservé. En revanche, ça ne marche pas bien du tout pour les hommes qui ont ce qu’on appelle des " fuites veineuses ". En tout cas, il faut en finir avec l’idée du philtre d’amour idéal : pour avoir un médicament vraiment actif par voie orale, on ne peut jamais éviter les effets secondaires sur les autres organes ".

    Si le succès est donc loin d’être garanti, les risques cardiaques, eux, semblent avérés. Le danger est-il réel ?

    "  Il n’y a pas de consensus là dessus, mais il est incontestable que même si les risques mortels sont faibles, il sont dix fois plus fréquents que pour les traitements locaux. Il semble clair aussi, qu’il y ait eu des accidents en dehors des contre-indications formelles données par le fabricant. Il est possible qu’il y ait une sous-déclaration des accidents parce que le médicament est souvent pris à l’insu du conjoint ou des proches.

    Quand il y a un décès, la famille n’a pas le cœur à annoncer que c’est une conséquence de la prise du Viagra, d’autant plus qu’il est difficile d’identifier la responsabilité précise du médicament dans un ensemble de causes.

    Il y a une lutte entre ceux qui minimisent les risques cardio-vasculaires — et notamment le fabricant — et ceux qui considèrent que le traitement d’une maladie ne mettant pas en jeu le pronostic vital, on n’a pas le droit de prendre le moindre risque. J’appartiens à cette seconde catégorie. Je constate que dans tous les cas de figure, les traitements locaux se montrent plus sûrs — le pénis est un organe externe, donc il n’y a pas d’interférence — et plus efficaces aussi bien pour la constance de l’érection que pour sa durée " .

    Certes, mais l’idée d’une piqûre dans le sexe fait peur aux hommes ! Où en est la recherche pour trouver des traitements locaux moins rébarbatifs ?

    "  Il y a déjà eu une amélioration considérable des modes d’administration : les mini-aiguilles, les injecteurs automatiques, la diminution du volume à administrer. Le geste local, loin d’être l’horreur que craignent les hommes peut être totalement anodin. Il reste peu de phobiques, une fois qu’on l’a bien présenté et expliqué. En réalité la crainte est surtout psychologique…

    Bien sûr on cherche des moyens plus pratiques comme des crèmes vasodilatatrices, mais les méthodes transcutanées se heurtent à la particularité psychologique de l’enveloppe du pénis qui est très épaisse et qui constitue une barrière difficile à franchir. Les résultats sont encore très partiels. Il semble que la seule voie d’avenir prometteuse soit celle des thérapies géniques mais il faudra attendre quelques dizaines d’années  ".

    Au-delà de toute mécanique, c’est la médicalisation de la sexualité qui est en question. Est-elle souhaitable ?

    "  C’est une vieille question que Foucault avait posée…

    Ce qui est souhaitable, et même indispensable, c’est la médicalisation des troubles sexuels ! On constate à quel point ils sont sources de souffrances et de problèmes majeurs : dépression nerveuses, ruptures, retentissements sur le travail, sur l’éducation des enfants… C’est pourquoi je milite aussi pour le remboursement, même s’il est très partiel et doit être complété par les mutuelles, des traitements sérieux contre l’impuissance. Ce ne sont pas des traitements de confort !  "

    Mais il y a parfois confusion entre dysfonctionnements réels et insatisfaction liée à des performances perçues comme insuffisantes. La frontière est floue …

    "  Le tri est difficile à faire. C’est vrai qu’il y a une demande parallèle sur le doping de la sexualité, et là-dessus je suis évidemment beaucoup plus réservé. Mais on s’aperçoit que la demande dans ce domaine est beaucoup moins grande qu’on s’y attendait. Les instituts qui avaient prédit des chiffres d’affaires colossaux pour le Viagra ont vu leurs évaluations démenties. Les ventes du Viagra ont atteint à peine le tiers de ce qui était prévu ! elles sont aujourd’hui à peu près stables — environ

    250.000 patients français recensés à partir d’ordonnance en bonne et due forme — alors qu’elles auraient du être exponentielles . Le problème de la sécurité a joué, mais pas seulement : le doping sexuel on en parle beaucoup au zinc, mais il y a finalement peu d’hommes qui passent à l’acte " .

    Outre le développement du X, il y a une sorte de surmédiatisation du sexe, incontournable dans la publicité, le cinéma, les journaux, la télévision grand public… Comment interprétez vous cette érotisation permanente de la société ? 32 ans après la commercialisation de la pilule serions nous entrain de vivre une nouvelle étape de la libération sexuelle ?

    "  Je ne crois pas. Sur le plan sociologique, en tout cas, on ne peut pas parler de bouleversement comparable à celui que nous avons vécu à la fin des années 60. Il ne s’agit pas d’une accélération des conséquences de la contraception — qui elle peut être considérée comme un acte fondateur de le libération de la sexualité. Le phénomène nouveau, c’est que l’exigence des femmes à avoir plus de plaisir a naturellement provoqué une prise de conscience chez les hommes de ce qu’ils considèrent comme des insuffisances de leur virilité. Quant à l’érotisation de la société dont vous parlez, oui elle est réelle, mais elle a toujours existé à des degrés différents , le film le plus érotique que je connaisse, c’est Gilda de Rita Hayworth " …

    Mais quand les publicités des grands couturiers — comme Dior ou Ungaro , entre autres — se mettent à choisir des clichés mettant en scène une femme tenue en laisse, accroupie, jupe relevée sur les cuisses, face à un gros chien ,deux femmes enlacées, etc… cela traduit-il une évolution réelle des comportements sexuels une certaine banalisation des pratiques considérées comme marginales ?

    "  Il faut se méfier du parisianisme en la matière ! le SM (mode sado maso, NDLR), l’échangisme, la zoophilie : tout ça reste extrêmement marginal. Dans l’ensemble, la sexualité humaine est assez invariable. Beaucoup de gens par exemple se trompent en pensant que l’homosexualité progresse : elle ne concerne que 4 à 6 % de la population. Une proportion comparable à celle évaluée à Kinsey par 1948 ! Toutes les recherches ont démontré, d’ailleurs, que l’attirance sexuelle n’est pas culturelle, mais très largement innée et très rarement réversible… Mais notre vision érotique a glissé de l’idéalisation de la femme vers le fantasme et le virtuel. Ce qui est nouveau, c’est qu’on ose aujourd’hui mettre à jour ces fantasmes.

    Et avec quelles conséquences ?

    Il y a des dérives, sur Internet par exemple, qui attentent à l’image de la femme et qui peuvent perturber des esprits immatures et je pense en particulier aux adolescents. Cela déboussole aussi bon nombre de couples qui doutent de leurs repères alors que leur vie sexuelle est épanouie. L’un d’entre eux est venu me consulter un jour en me disant : " voilà, nous n’avons pas de problème particulier mais nous sommes fidèles, nous ne sommes pas échangistes, nous ne pratiquons pas de jeux sexuels de type SM. Est-ce que nous sommes normaux Docteur ? Est-ce que nous ne devrions pas essayer ?" C’est assez révélateur ! "

    Ca vous inquiète ?

    "  Je perçois en tout cas un malaise. Et je me demande si cette permissivité, cet étalement de nudité, cette dispersion du mystère ne fait pas remonter, au bout du compte, une certaine peur du sexe qui a toujours existé en particulier dans le monde romain. J’observe que malgré toutes les offres, toutes les possibilités et toutes les suggestions qu’ils ont, les jeunes ont tendance de plus en plus tôt, à se réfugier dans le couple sur un mode très mariage… "

    Propos recueillis par Olivier PICARD

    A lire : Le sexe de l’homme, Ronald Virag, éditions Albin Michel, 189 F.

    La pilule de l’érection et votre sexualité,
    Ronald Virag, éditions Albin Michel, 89 F



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